Les entrepreneurs de la diaspora, acteurs incontournables du développement de l’Afrique

Les entrepreneurs de la diaspora, acteurs incontournables du développement de l’Afrique

Vendredi, 19 Novembre, 2010

La diaspora africaine a été désignée par l’UA comme la sixième région de l’Afrique. Sa participation active au Partenariat Afrique-UE est essentielle dans le cadre, notamment, du partenariat spécifique sur la migration, la mobilité et l’emploi. Son apport au développement du continent est considérable. Les flux financiers de ses membres vers leurs pays d’origine dépassent dans certains cas les apports financiers extérieurs tels que l’aide publique au développement ou les investissements directs étrangers (IDE).

La diaspora contribue également, grâce aux connaissances et expériences acquises à l’étranger, à la croissance économique du continent en créant entreprises et emplois et en stimulant l’innovation.

Mobiliser les compétences des immigrés, les aider à réaliser des projets d’investissement et à lancer des affaires dans leurs pays d’origine, telle est la mission que se sont assignée un certain nombre d’organisations comme AFFORD et IntEnt.

Gibril FAAL est le président d’AFFORD, la Fondation africaine pour le développement créée par des Africains installés au Royaume-Uni pour étendre et renforcer la contribution de la diaspora au développement de l’Afrique. Il est également le fondateur de RemitAid™, le programme en faveur d’une remise d’impôt pour les transferts d’argent des immigrés vers les pays en voie de développement et membre du conseil consultatif des migrants de l’Initiative conjointe CE-ONU pour la migration et le développement.

Jan JONGBLOED est le directeur de International Entrepreneurship-IntEnt, une organisation non gouvernementale néerlandaise qui aide depuis douze ans des immigrés installés en Hollande à créer des entreprises dans leur pays d’origine. L’ONG étend progressivement ses activités qui ont démarré dans des pays comptant de nombreux ressortissants immigrés aux Pays-Bas (Ghana, Ethiopie, Maroc, Cap Vert, Sierra Leone…). 

Compte tenu de l’expérience acquise par votre organisation, quelles sont, selon vous, les relations entre les entrepreneurs de la diaspora africaine et leurs pays d’origine? 

Gibril Faal: Dans le passé, le principal souci de nombreux entrepreneurs de la diaspora qui avaient une entreprise dans leur pays d’origine sans y habiter, concernait la gestion peu performante de celle-ci par le personnel ou la famille. Il en résultait des pertes financières, voire la faillite de l’entreprise. Des facilités sont apparues ces dernières années qui aident à résoudre ce problème. La baisse des coûts des téléphones portables et de l’internet, par exemple, permettent aux entrepreneurs d’avoir un contact quotidien avec leur entreprise. En outre, de nombreux pays africains offrent désormais la possibilité aux entrepreneurs de la diaspora d’ouvrir et de gérer des comptes bancaires en ligne, ce qui leur permet de surveiller au jour le jour leurs dépôts et soldes bancaires. Les tarifs aériens aussi sont moins chers qu’autrefois et permettent aux hommes d’affaires de se rendre fréquemment dans leur pays d’origine pour superviser personnellement leur entreprise.

Cette tendance à faire de la “gestion à distance” grâce aux technologies de l’information et de la communication (TIC) va se renforcer et devenir de plus en plus sophistiquée. Les entrepreneurs de la diaspora ont aussi tendance à gérer leurs affaires de façon plus formelle en embauchant du personnel qualifié répondant à des critères professionnels (plutôt que des amis et la famille).

Jan Jongbloed: IntEnt forme et assiste des entrepreneurs essentiellement issus de la diaspora à démarrer une entreprise dans leur pays d’origine. Je pense que les hommes d’affaires peuvent trouver de grandes opportunités à investir dans des pays en développement avec, à la clé, d’importants profits pour ces pays.

Les entrepreneurs de la diaspora ont-ils plutôt tendance à investir dans leur pays d’origine ou au contraire à démarrer une activité dans leur pays d’accueil?

Ils peuvent contribuer de façon substantielle à l’innovation, à la croissance de la production et au développement de leur pays d’origine. Ces entreprises contribuent à gagner des compétences, à encourager le retour volontaire et l’acquisition d’une citoyenneté transnationale.

Mr. Gibril Faal

G.F.: Les membres de la diaspora qui ont une entreprise dans leur pays d’accueil ont aussi tendance à en ouvrir dans leur pays d’origine. Toutetois, un nombre appréciable de personnes qui ne sont pas entrepreneurs dans leur pays d’accueil, mettent à profit leur expérience et leurs compétences pour lancer une affaire dans leur pays d’origine. Dans les deux cas, les motivations sont multiples. 

Monter une entreprise permet aux membres de la diaspora de transférer - avec profit - les connaissances, compétences, expériences et opportunités qu’ils ont acquises dans leur pays d’accueil. Ils peuvent contribuer de façon substantielle à l’innovation, à la croissance de la production et au développement de leur pays d’origine. Ils créent des emplois locaux et les profits engrangés leur offrent une qualité de vie supérieure à celle qu’ils pourraient trouver dans leur pays d’accueil.

Ces entreprises contribuent à gagner des compétences, à encourager le retour volontaire et l’acquisition d’une citoyenneté transnationale.

J.J.: Les investissements devraient en priorité tenir compte de critères économiques. Pour qu’un projet soit réalisable, il doit reposer sur des bases économiques saines. Il faudrait créer un cadre pour que les envois de fonds soient investis (en partie) dans le pays en développement au lieu d’être uniquement considérés comme des dons.

Comment les entrepreneurs de la diaspora peuvent-ils contribuer à créer des emplois et à favoriser la croissance économique dans leurs pays d’orgine? Quels sont les modèles à suivre?

G.F.: Les entreprises ouvertes par la diaspora ont souvent, vu le capital investi, la taille d’une PME et permettent, contrairement aux microentreprises, la création directe de 5 à 20 emplois. De plus, en achetant leurs fournitures sur place et en utilisant les chaînes d’approvisionnement locales, elles aident d’autres entreprises à sauvegarder leurs emplois et à en créer de nouveaux. Grâce à leur esprit d’innovation et au transfert de technologie, elles permettent aussi de créer des postes de plus haut niveau. 

Autrement dit, les entreprises susceptibles d’avoir le plus d’impact sur l’économie locale sont celles qui utilisent les technologies et connaissances engendrant un maximum d’efficacité, la création d’emplois de haut niveau et une chaine de valeur durable. Les entrepreneurs locaux comme ceux de la diaspora devraient s’aligner sur ce type de modèles.

De plus, contrairement aux IDE, les profits réalisés par les entrepreneurs de la diaspora ne sortent pas du pays d’origine mais restent en Afrique où ils sont réinvestis dans des banques ou dépensés au profit de l’économie locale.

Il est intéressant de noter que la compagnie pionnière de téléphonie mobile Celtel (devenue par la suite la société Zain) qui est à l’origine d’une “révolution” socio-économique en Afrique, a été créée par un membre de la diaspora africaine, Mo Ibrahim. Cette personne est aujourd’hui milliardaire et a indirectement contribué à transformer la vie de millions de personnes.

J.J.: IntEnt travaille avec des immigrés installés en Hollande, nous commençons aussi à étendre nos activités vers la diaspora vivant en Allemagne, en France et Grande Bretagne… Nous les aidons à démarrer une activité ou à financer une entreprise déjà existante dans leur pays d’origine. Nous nous intéressons bien sûr à leur bien être mais notre priorité est avant tout de contribuer au développement de l’économie et du secteur privé locaux.

A ce jour, IntEnt a contribué au lancement dans ces pays de plus de 400 entreprises qui ont permis de créer quelque 10.000 emplois.

Quelques exemples: Nous avons aidé un Ghanéen de Hollande à ouvrir une blanchisserie, “Laundromat”, dans la banlieue d’Accra. Sa clientèle se compose de particuliers, d’hôtels et de sociétés et il est en train d’ouvrir deux autres blanchisseries. Son succès a incité d’autres immigrés à demander notre assistance pour démarrer une entreprise au Ghana.

Avec notre aide, un jeune immigré marocain a pu relancer une entreprise de poissons dans son pays d’origine. Les Frigorifiques Bouzargtoun constituent aujourd’hui la plus grande entreprise marocaine d’exportation de poissons frais et congelés!

Nous accompagnons un entrepreneur éthiopien ayant longtemps résidé aux Pays Bas à réaliser son projet d’usine de fabrication de chips de pommes de terre à Addis Abeba….

Le groupe cible d’IntEnt est constitué par des immigrés parce qu’ils ont déjà certaines connections avec leurs pays d’origine mais d’autres entrepreneurs peuvent également participer au programme. Nous avons par exemple aidé une Hollandaise à ouvrir un “souk cuisine” à Marrakech; elle donne aujourd’hui des leçons aux touristes désireux d’apprendre la cuisine locale...

En Afrique, outre le Maroc, le Ghana, l’Ethiopie, nous sommes aussi présents au Cap Vert, en Sierra Leone, nous commençons des activités en Angola et avons des projets en Afrique du Sud…

Quels sont les principaux défis à relever par les entrepreneurs de la diaspora qui veulent lancer une affaire dans leurs pays d’origine?

J.J.: Trouver le financement de départ. Dans la plupart des pays en développement, en Afrique notamment, les possibilités d’accès aux capitaux à risque sont rares. Les microcrédits servent au demarrage de microentreprises familiales; ils ne sont pas supposés financer des PME qui exigent des investissements plus importants. Quant aux banques, avant de prêter de l’argent, elles exigent des collatéraux, à savoir des garanties servant de gage au remboursement au cas où l’emprunteur ne satisferait pas à ses obligations de paiement. Or, la plupart des immigrés n’ont pas de collatéraux.

Il faut regarder du côté des investisseurs privés/institutions financières qui peuvent jouer un rôle pour aider au demarrage de ce type de PME.

Quelles initiatives étatiques, dans le pays d’orgine ou d’accueil, peuvent-elles encourager les immigrés à se lancer dans ce type d’activités?

G.F.: Accorder la double nationalité aux membres de la diaspora, créer des caisses de crédit auxquels les entrepreneurs de la diaspora auraient accès dans leur pays d’accueil pour monter des PME dans leur pays d’origine, simplifier l’enregistrement et la réglementation relatives aux entreprises dans les pays d’origine, fournir une assistance gratuite ou subsidiée, accorder aux PME des allègements fiscaux liés à la création d’emplois de longue durée, l’investissement dans des technologies propres etc.

Laissons les entrepreneurs être des entrepreneurs, de préférence sans interférence de l’Etat. Si le Partenariat Afrique-UE peut contribuer à apporter des solutions pratiques pour faciliter le développement des économies locales, il va dans le bon sens.

Mr. Jan Jongbloed

J.J.: Laissons les entrepreneurs être des entrepreneurs, de préférence sans interférence de l’Etat. Si l’Etat participe et intervient avec des fonds d’investissement, il devrait rester en dehors des aspects opérationnels de l’entreprise. Notre conviction est qu’il faut construire une société du bas vers le haut et non du haut vers le bas. S’il existe assez d’activités pour justifier le démarrage d’une enterprise, il faut la lancer, l’infrastrucure suivra.

Le Partenariat Afrique-UE a-t-il un rôle particulier à jouer dans ce processus? 

G.F.: Le Partenariat Afrique-UE peut jouer un rôle en contribuant à susciter les politiques et les initiatives que j’ai mentionné. J’ai fait des recommandations dans ce sens à la réunion de hauts fonctionnaires africains et européens qui s’est tenue à Bruxelles les 15, 16, 17 septembre 2010 pour discuter des actions futures du partenariat Afrique-UE sur les migrations, la mobilité et l’emploi.

J.J.: L’entrepreneuriat ne devrait pas être institutionnalisé. Nous ne sommes pas intéressés par les discours et les plateformes où les gens ne font que parler. Nous avons une approche très pratique et mesurons notre succès au nombre d’entreprises que nous avons contribué à faire démarrer. Si le Partenariat Afrique-UE peut contribuer à apporter des solutions pratiques pour faciliter le développement des économies locales, il va dans le bon sens.

Quelles recommandations adresseriez-vous aux membres de la diaspora qui souhaitent investir dans leur pays d’origine? Comment votre organisation les aide-t-elle ?

G.F.: Dans l’Union européenne, des intervenants privés comme les banques et des institutions publiques fournissent des aides aux entreprises, gratuitement ou à travers des subsides. Malheureusement, dans la plupart des pays africains, il n’existe pratiquement pas d’aides de qualité aux PME. C’est une lacune importante. C’est pourquoi, AFFORD a développé un Programme d’appui au développement des entreprises qu’il a mis en place à travers différents projets en Sierra Leone et au Ghana. 

Notre initiative la plus récente (pour laquelle nous cherchons encore des partenaires et des financements) est le Centre d’Affaires (AFFORD Business Centre ABC). Ce centre intégre les services de base nécessaires aux entreprises nouvellement créées et à croissance rapide. Il offrira l’accès à des espaces de bureaux de grande qualité et des facilités TIC, à des services d’assistance juridique, financière, TIC et en resources humaines, ainsi qu’à une série de formations pour entreprises basées sur des normes éthiques.

AFFORD gère aussi actuellement plusieurs autres projets dont RemitPlus (qui relie les envois de fonds à des investissements locaux et au démarrage de nouvelles entreprises), Business Bomba (qui organise des concours de PME au niveau national) et REMADE (appui aux entrepreneurs de la diaspora qui lancent de nouvelles activités en Afrique).

J.J.: Si vous désirez démarrer une affaire et si vous êtes réellement motivé pour devenir entrepreneur dans un pays en développement, adressez-vous à IntEnt.