Interview avec Mme. Mary Robinson

Interview avec Mme. Mary Robinson

Vendredi, 19 Novembre, 2010

En septembre 2010, Mme Mary Robinson était à Addis-Abeba dans le cadre de sa collaboration avec la Fondation Mo Ibrahim. L’ex-présidente irlandaise et ancienne haute-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme s’est exprimée sur le dixième anniversaire de la résolution 1325 du Conseil de sécurité sur les femmes, la paix et la sécurité, ainsi que sur le concept de «justice climatique». Cet entretien a été accordé à la LINK! Newsletter, dirigée par la délégation de l’UE auprès de l’Union africaine.

«J’ai vraiment l’espoir que ce dixième anniversaire nous mènera là où nous aurions dû être grâce à la pleine application de la résolution 1325.»

Vous êtes à l'heure actuelle la coprésidente du groupe consultatif de la société civile auprès de l’ONU sur les femmes, la paix et la sécurité. Fin octobre, nous fêterons le dixième anniversaire de la résolution 1325 du Conseil de sécurité. Quelles mesures concrètes doivent-elles être mises en place pour assurer que les femmes sont protégées dans les situations de conflit et qu’elles participent de facto aux négociations de paix?

C’est une question sur laquelle je me penche beaucoup en ce moment, car nous n’avons pas assez fait de progrès ces 10 dernières années. La résolution constitue en elle-même un bon cadre, mais elle ne prévoit aucune mesure pour demander aux personnes de rendre des comptes ou pour surveiller son application. Nous souhaitons renforcer cette résolution en persuadant les pays de mettre sur pied des plans d’action sur la 1325. Huit pays africains ont désormais leurs plans d’action, et neuf pays en Europe. L'Irlande et la France finaliseront leurs plans d’action dans les mois à venir. Cela signifie que davantage d’efforts sont réalisés pour avoir des femmes dans la police, dans les forces armées, dans la prise de décision, et notamment dans le maintien de la paix, où les femmes doivent être autour de la table.

Ce dixième anniversaire a lieu en octobre et l’Ouganda, actuellement membre du Conseil de sécurité, sera président du Conseil. Lorsque j’étais à Kampala pour le sommet de l’Union africaine, j’ai rencontré le président Museveni, ainsi que ma coprésidente, la présidente de Femmes Africa Solidarité. Nous avons demandé au président Museveni que celui-ci prévoie la présence de ministres des Affaires étrangères à la réunion du Conseil de sécurité du dixième anniversaire, et pas seulement d’ambassadeurs. Cela serait une occasion pour les femmes elles-mêmes – les organisations féminines qui connaissent la situation sur le terrain, les viols, notamment en République démocratique du Congo et au Darfour, etc. ainsi que les femmes œuvrant à la paix et à la sécurité – d’avoir ce que l’on appelle une «Arias Formula» - une méthode qui permet au Conseil de sécurité de l’ONU de recueillir les témoignages des ONG, des organisations féminines, etc. Et je me réjouis de la décision qu’il y aura une réunion «Arias Formula» du Conseil de sécurité le 28 octobre, et une réunion ministérielle de haut niveau du Conseil de sécurité le 29 octobre. Le 25 septembre, à la fin du sommet mondial de l'ONU contre la faim, se tiendra une réunion des «Amis de la 1325» organisée par le Canada, le Vietnam et plusieurs autres gouvernements, qui a pour but de pousser les gouvernements à s’engager en faveur de la 1325. Ces engagements ont trait à la participation, à la protection et à la promotion, ainsi qu’au besoin de disposer de ressources et d’avoir plus de femmes autour de la table.

J’étais à Bruxelles hier pour une réunion de l’UE concernant la 1325, et une bonne partie de la discussion portait sur le soutien de l’UE envers les organisations féminines en Afrique qui sont actives sur le terrain, œuvrant à la paix et à la sécurité. Nous avons reconnu que trop peu d’argent allait aux organisations féminines locales, et nous avons inclus ce sujet au débat. L’UE dispose désormais d’un instrument de stabilité en vertu duquel un minimum de 2 millions USD sera affecté aux organisations féminines. En fait, nous avons argumenté que, étant donné que le financement total s’élève à 8 millions USD, les femmes devraient recevoir 4 millions USD. Mais il s’agit d’un nouveau fonds, et cet engagement de l’UE est très utile.

J’ai dit hier lors de cette réunion de l’UE que je sentais que les choses allaient réellement s’accélérer pour le dixième anniversaire. Pourquoi est-ce important? Parce que les questions de sécurité sont horriblement préoccupantes. Vous avez entendu parler de l’attaque dont ont été victimes des villageois du Kivu en République démocratique du Congo. Au début, on parlait de 240 femmes qui avaient été violées. Mais il est apparu que le nombre total dépassait 400. Cela se produit quotidiennement. Et personne n’est traduit en justice. Il règne une impunité complète. La seule façon de changer cela est d’assurer que les femmes sont au cœur de nos préoccupations. J’ai vraiment l’espoir que ce dixième anniversaire nous mènera là où nous aurions dû être grâce à la pleine application de la résolution 1325. Certains ont du mal à se rappeler le nombre 1325; pour ma part, j’ai rencontré des femmes au Liberia qui avaient composé une chanson sur cette résolution, et c’est donc une manière de s’en souvenir.

Dans les forums internationaux, l’Europe et l’Afrique n’ont pas toujours été d’accord, en particulier lorsqu’elles débattent les questions relatives aux droits de l'homme. Comment pensez-vous que les deux continents puissent rapprocher leurs positions?

J’ai remarqué que les relations se renforçaient, notamment entre l’Union européenne et l’Union africaine, ce dont je me réjouis. Je crois que c’est très important en raison de la proximité des deux continents et de leurs nombreux liens historiques, dont certains ne sont pas très positifs pour l’Afrique. Lorsque je me trouve dans le cadre de l’Union européenne, l’Afrique revient beaucoup, mais quand je suis aux États-Unis, l’Afrique est peu évoquée. Le besoin de coopérer sur un éventail de questions est donc vraiment ressenti. Lorsque j’ai rencontré Jean Ping, le président de l’Union africaine, à Kampala, nous avons évoqué le besoin de renforcer les liens entre l’Union européenne et l’Union africaine. C’est précisément grâce à un énorme intérêt en Europe que l’Afrique prospère, et aussi grâce à une volonté de partager le savoir et, bien sûr, de fournir de l’aide et du financement.

Les institutions de l’Union européenne présentent de l’intérêt non seulement pour l’Union africaine, mais aussi pour les régions d’Afrique. En ce qui concerne la Fondation Ibrahim, nous aurons en fait un forum à l’Île Maurice en novembre sur l’intégration économique régionale, auquel participeront un grand nombre d’experts en provenance d’Afrique et aussi d’Europe.

Nous approchons rapidement du sommet de Cancun, où le financement de l’adaptation au changement climatique et de l’atténuation de ses effets sera un des sujets clés à l’ordre du jour. Comment, selon vous, ce financement devrait-il être affecté afin d’assurer que les Africains démunis en bénéficient?

Mes travaux récents se sont fortement concentrés sur les pays africains. Nous nous sommes penchés sur la santé et sur le travail décent, et j’entends tout le temps dire comment les changements climatiques, le fait que les saisons ne sont plus prévisibles, qu’aux inondations succèdent de longues périodes de sécheresse, font que les agriculteurs ne savent plus quand semer. Du point de vue des droits de l'homme, j’ai trouvé le débat sur le climat extrêmement intéressant parce que, à Copenhague, la majorité des discussions ne concernait pas les plus démunis. C’est parce que les plus démunis ne produisent pas d’émissions de gaz à effet de serre: ils sont tout simplement affectés en profondeur par celles-ci.

Nous sommes ainsi un certain nombre à collaborer sur un concept nommé «justice climatique». Il n’est pas juste que les régions les plus riches du monde deviennent prospères à partir de la croissance du carbone, et qu’elles soient responsables de ces émissions et des dommages infligés aux plus vulnérables en Afrique, en Asie du Sud, et dans les communautés de petites îles.

L’idée est donc de dire: nous devons aussi aborder cette question sous l’angle de la justice. Il faudrait libérer des fonds pour permettre aux pays les plus démunis de s’adapter, et pas seulement la Chine et l’Inde qui sont des économies émergentes.

Nous devons encourager les transferts à grande échelle de technologies vertes et à bas carbone vers les plus démunis. L’énergie solaire bas carbone, les centrales hydroélectriques de petite taille à bas carbone qui peuvent aider les villages, l’énergie éolienne… Tout ce qui peut s’avérer approprié. Il faut qu’il y ait, à mon avis, un grand partenariat public-privé entre les gouvernements et le secteur privé.

Ce que dit Mary Robinson de la Fondation Mo Ibrahim

«Voici, j’en suis convaincue, une excellente initiative en leadership en Afrique, munie de très bons outils pour demander des comptes aux gouvernements.»

Au sujet du prix Mo Ibrahim

«Nous avons la chance d’avoir eu deux lauréats de qualité ces quatre dernières années: l’ex-président du Mozambique, Joachim Chissano, et l’ex-président du Botswana, Festus Mogae. Ce prix ne sera toutefois pas décerné chaque année, car il s’agit d’un prix exceptionnel et parce qu’il est octroyé à un dirigeant qui a terminé son mandat et qui s’est montré un très bon dirigeant. Cela n’arrivera donc pas tous les ans.»

L’indice Mo Ibrahim

«L’indice Ibrahim évalue les 53 pays en Afrique en fonction de catégories telles que le développement économique, les mesures prises en matière de santé, de primauté du droit, de droits de l'homme, de lutte contre la pauvreté, etc., et nous observons des tendances selon lesquelles certains pays font des progrès, et d’autres pas. Nous nous réunirons ici à Addis-Abeba cette semaine, avec notre groupe consultatif composé d’universitaires africains et de responsables politiques de haut niveau qui comprennent ces indicateurs et leur importance, et qui nous guident dans notre collaboration avec l’indice Ibrahim. Si cet indice est élaboré par la Fondation à Londres, cette forte participation du groupe consultatif est néanmoins importante.

Ce qui m’inquiète un peu, c’est que, malgré l’amélioration constatée dans un certain nombre de pays sur le plan du développement économique, de la santé, de l’éducation et de l’agenda des objectifs du Millénaire pour le développement, il y a une certaine détérioration de la primauté du droit, des droits de l'homme et de la protection de base, et cela me dérange en tant que personne défendant les droits de l'homme.»